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Essai sur la passion des échecs.

Introduction.

Eric Birmingham, chroniqueur pour l'Humanité, dit ce qu'est, à ses yeux, la passion de cet étrange jeu.

La passion des échecs.

31 Mars 2001 - TELEVISION
Echiquier - La passion des échecs

La Diagonale du fou. Arte, 22 h 55.

Les échecs, qu'est-ce que c'est ? « C'est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n'établit rien, un art qui ne laisse pas d'œuvre, une architecture sans matière, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l'ennui, pour aiguiser l'esprit et stimuler l'âme. » (Cf. Stefan Zweig, Le joueur d'échecs).

Comment ça arrive ? C'est un poison, une drogue, un virus, certains sont sans doute naturellement immunisés, d'autres vont être contaminés, avec aucune chance d'en réchapper. C'est cet enfant, qui observe son oncle et son père, des heures entières, fasciné par cet étrange combat. Au début, il s'amuse des visages familiers torturés par l'angoisse de la défaite, de l'odeur du tabac et des verres d'alcool. Puis, petit à petit, malgré ses yeux qui ne sont qu'à la hauteur de l'échiquier, il va saisir les règles, les principes, et puis un jour, très vite, il va battre son père. Cet enfant deviendra peut-être un Karpov ou un Kasparov, peut-être pas, mais il aura toute sa vie l'amour du jeu d'échecs.

C'est l'histoire d'un adolescent, il découvre le jeu d'échecs sur le tard, totalement par hasard, parce qu'il habite à 100 mètres d'un club d'échecs. C'est le début, et c'est la fin, le début d'une immense passion, la fin d'une vie raisonnable. Après l'école, il fonce, il pénètre le temple de sa passion à 16 heures, pour quelques moments de bonheur absolu. Il a décidé de ne pas rentrer trop tard, pour faire ses devoirs, pour aider sa mère. Lorsqu'il quitte le club, à regret, il est minuit. Il aurait pourtant juré ne pas avoir passé plus de deux heures sur l'échiquier, qu'est-ce qu'il va prendre ! La nuit, impossible de dormir, sa mère lui a défendu d'allumer la lumière pour étudier les échecs. C'est avec une lampe de poche, caché sous ses draps, qu'il rejoue les parties des champions. Il arrête le foot, les sorties avec les copains, il est cuit, il est shooté aux 64 cases magiques, il est irrécupérable.

L'abnégation. Des gens sont prêts à sacrifier des années de leur vie à l'étude, à la composition et à la pratique du jeu d'échecs. Le Français André Chéron (1895-1980), trois fois champion de France, publia en 1969 un traité sur les finales. Cet ouvrage est un véritable monument, 786 pages imprimées avec de tout petit caractères : des variantes et encore des variantes, un travail gigantesque. Chéron a pratiquement passé sa vie d'adulte à consigner ses travaux.

Qu'est-ce que les échecs ? Un art ? Une science ? Un sport ? Peu importe, c'est ce que vous voulez. On joue pour s'amuser avec ses proches et amis, en compétition pour le plaisir, ou pour gagner sa vie, ou pour la gloire. La compétition attire de nombreux jeunes. Dans le monde, par le nombre de ses adhérents, la Fédération internationale des échecs est l'une des plus importantes, derrière celle du football. Les échecs de compétition réunissent deux personnes qui, pendant plusieurs heures, vont se livrer une terrible bataille. Mentalement, l'un essaye d'atteindre l'autre, de le briser et de l'abattre. Aux échecs, les manifestations de joie après une victoire sont extrêmement rares, voire inexistantes. Voir un joueur manifester sa joie après un gain de pion ou d'une pièce est totalement inconcevable. En revanche, la détresse après une défaite peut être terrible, insurmontable. Des psychologues ont expliqué que pour le joueur d'échecs professionnel, il est normal de vaincre, il a beaucoup travaillé, il est plus fort que l'autre, sa victoire est normale. Ce qui n'est pas supportable, c'est de perdre. Soit la victoire est normale, et il n'y a pas de raison de se réjouir, soit on veut se flinguer après une défaite. Mais alors, pourquoi jouer ?

Comment expliquer cet envoûtement pour une activité tellement abstraite et quelque peu masochiste ? Pourquoi en effet ? Sans doute pour les mêmes raisons, toutes proportions gardées, qui poussent des gens à affronter l'Everest et à traverser les océans en solitaire.

Eric Birmingham

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À jour le 20 octobre 2005.