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Petit manuel de stratégie échiquéenne.

4. Éléments de stratégie des pions.

« Les pions sont l'âme des échecs. » Philidor

Cette phrase célèbre signifie que les pions jouent un rôle structurant. C'est en effet la disposition des pions qui configure l'espace au sein duquel les autres pièces vont se positionner et se mouvoir.

Bien qu'étant les plus petites pièces de l'échiquier, les pions vont avoir pour effet d'interdire ou de permettre l'accès des cases aux autres pièces, et donc d'exercer une influence considérable sur le jeu des figures.

Cette influence sera relativement durable au cours d'une même partie, puisque les pions n'avancent que lentement et ne reculent jamais.

Pour cette même raison, les forces et faiblesses inhérentes au squelette de pions seront relativement stables. De là la possibilité d'anticiper l'évolution d'une partie, voire son issue, et de poursuivre des objectifs à long terme.

En outre, puisqu'il peut être promu, chaque pion possède virtuellement la puissance d'une dame (ou de toute autre pièce, sauf le roi). Une autre bonne raison pour ne pas sous-estimer leur importance stratégique.

4.1. Les pions liés.

Tout seul, un pion ne vaut pas grand chose. Lorsqu'ils sont solidaires cependant, les pions gagnent en souplesse et en force.

La force des pions réside dans leur faible valeur numérique et dans leur capacité à se lier ensemble pour former une chaîne ou un front.

Un agencement de 3 pions, par exemple, peut tout autant servir à protéger (en servant, par exemple, de bouclier protecteur au roi) que servir de base à une attaque (en forçant l'ouverture des lignes et en servant de point d'appui aux autres pièces).

Au moment d'effectuer des échanges il faudra donc s'efforcer de conserver ses pions dans des colonnes adjacentes afin de les garder liés ou, à tout le moins, potentiellement liés.

Aux échecs, la structure est plus forte que le nombre. D'où le fait qu'il faille parfois refuser une prise pour conserver une structure de pions forte.

Échange et structure de pions Blancs: roi en f4, pions en b4, c2, d4 et e3. Noirs: roi en f7, pions en a7, b7, c5 et d6.

Les blancs préféreront prendre le pion c5 avec leur pion b plutôt qu'avec le d pour ne pas laisser leur pion e isolé. De plus, dans l'éventualité où les noirs poursuivraient par d6xc5, mieux vaudra avancer ensuite en d5 pour garder les pions unis que de « gagner » le pion c5 en y perdant au change du point de vue stratégique.

Enfin, la force d'un pion réside dans le fait qu'il ne peut souvent être pris que par un autre pion. Autrement dit, les cavaliers, les fous, les tours et la dame sont en partie impuissants face à une rangée de pions, puisqu'ils ne peuvent les prendre sans risquer d'y perdre au change.

Notons toutefois que dans certains cas de figure des joueurs décident justement de « sacrifier » un fou ou un cavalier contre 1 ou 2 pions pour contrer une rangée de pions jugée trop forte.

Le point faible d'une rangée de pions est l'arrière. En fin de partie, par exemple, un fou ou une tour qui parvient à pénétrer le camp adverse peut, en quelques coups, provoquer une hécatombe. D'où l'importance de consolider ses arrières et de veiller à contrôler les lignes qui y donnent accès.

4.2. La phalange ou duo de pions    Deux pions blancs côte à côte, symbolisant une phalange de pions. .

La position la plus forte pour 2 pions est la phalange, car c'est l'agencement qui permet le plus de combinaisons. En outre, une phalange de pions contrôle simultanément 4 cases latérales.

Une phalange au centre ou proche du centre est donc un atout important.

Un duo appelé « phalange » Blancs: Rg1, Dd1, Ta1, Tf1, Fc3, Fe2, Cf3, a2, b2, c4, d4, e3, f2, g2 et h2. Noirs: Rg8, Dd8, Ta8, Tf8, Fc8, Cc6, Cf6, a7, b6, c7, d7, e6, f7, g7 et h7. Les pions blancs en c4 et d4 sont en évidence.

Leur développement terminé, les blancs se préparent à monter une attaque à l'aile dame. Tout en leur conférant plus d'espace, la phalange formée par leurs pions c et d leur assure un meilleur contrôle du centre.

4.3. La marée de pions.

Une rangée de pions est très forte car souvent elle ne peut être attaquée qu'avec d'autres pions (au risque, sinon, d'y perdre au change).

La « marée de pions » est une avancée tranquille mais implacable d'une série de pions (généralement dans un secteur où la position de l'adversaire est fragile).

4.4. Le bélier    Un pion blanc et un pion noir en face, symbolisant un bélier de pions. .

Le bélier est une position classique de neutralité. On en trouve notamment en début de partie et au centre de l'échiquier.

Pour contrer une marée de pions ou une avancée dangereuse (c'est-à-dire dans son propre camp), il est souvent préférable de refuser l'échange de pions et de constituer des béliers.

4.5. Le levier    Un pion blanc et un pion noir en prise l'un par l'autre, symbolisant un levier de pions. .

On appelle « levier » la confrontation entre 2 pions de couleurs différentes.

Un levier dès l'ouverture Les blancs ont avancé un pion en e4 et un autre f4 ; les noirs ont avancé un pion en e5.

Le gambit du roi, ouverture caractérisée par 2. f2-f4, consiste précisément en un levier. Ce coup vise à dévier le pion noir du centre afin de mieux contrôler d4 et à ouvrir la colonne f, avec pour objectif de roquer et d'en prendre possession par la tour, afin d'exercer une pression accrue sur f7.

Quand ce n'est pas un gambit, le levier est souvent soutenu par un autre pion pouvant le remplacer et continuer l'attaque, au cas où il serait pris.

Un levier peut servir à attaquer une chaîne de pions, à ouvrir une ligne, à démolir le roque adverse, à déstabiliser le centre, etc.

Bien composer un levier relève plutôt de la tactique, même si les enjeux qu'il comporte relèvent souvent de la stratégie.

Un levier à l'assaut du roque Blancs: Rb1, Dc2, Tc1, Tf1, Fe2, Cc3, a3, b2, c4, f2, g4 et h4. Noirs: Rg8, De8, Ta8, Te7, Fg7, Cf6, a7, b6, c6, d7, f7, g7 et h7.

En jouant 1. h4-h5, les blancs tentent d'affaiblir le roque adverse. Si les noirs répliquent en avançant leur pion en g5, alors les blancs peuvent poursuivre l'attaque par 2. f2-f4.

À retenir : pour attaquer il faut chercher à provoquer des échanges qui vont ouvrir le jeu, tandis que pour se défendre, il est souvent préférable d'éviter les échanges et de resserrer le jeu.

4.6. Pion et pièces.

Les fous se déplacent toujours sur des cases de même couleur. Il est donc important de placer ses pions de manière à ne pas les étouffer.

Les tours sont souvent plus puissantes derrière leurs propres pions que devant, car elles leur permettent plus facilement d'avancer vers leur case de promotion.

Rappelons qu'un pion placé 3 cases devant un cavalier adverse permet de le bloquer assez efficacement.

Les fous et cavaliers gagnent très fortement à être protégés par un pion. D'où l'intérêt d'avoir placé des pions au centre en début de partie. Fous et cavaliers peuvent alors accéder à des cases centrales, voire à des cases situées dans le camp adverse, tout en restant protégés.

4.7. Le pion avancé.

Plus un pion pénètre le camp adverse, plus il est dangereux, car plus près de sa promotion.

La ligne Maginot du pion est la ligne médiane. Un pion qui entre dans le camp adverse est un pion à surveiller très attentivement. À fortiori bien sûr lorsqu'il arrive à la 7e rangée.

Un pion à surveiller Blancs: roi en e2 et pion en c4. Noirs: roi en g6, pions en a6 et d5.

Après 1. c4-c5 ou 1. c4xd5, les noirs doivent penser à neutraliser le pion blanc passé avant d'entreprendre quoi que ce soit d'autre.

4.8. Le pion passé.

Un pion passé n'est pas un pion qui a dépassé la ligne médiane, mais un pion qui ne peut plus être capturé par un pion adverse. Le pion passé peut, en outre, être protégé. C'est un pion qui a de très fortes chances, soit d'aller à dame, soit d'être échangé contre une pièce de plus grande valeur (un fou ou un cavalier, voire une tour.) Sa valeur lui vient donc de sa position.

Le pion passé et protégé Blancs: roi en e3, pions en a4, g6 et h5. Noirs: roi en e7, pions en b4, d6 et h6.

Les blancs menacent d'aller à dame avec leur pion g. Leur stratégie sera de prendre le pion b avec le roi, de surveiller le pion d et d'avancer tranquillement leur pion a jusqu'à sa case de promotion. Il est à remarquer que le roi noir ne peut prendre le pion h sans autoriser du coup la promotion du pion g.

Un pion semi-libre est un pion seul dans sa colonne et dont une colonne adjacente ne possède plus de pions.

Le pion semi-libre Blancs: roi en c2, pions en g4 et h3. Noirs: roi en c7, pions en e6 et h7.

Le pion e6 est passé tandis que g4 est semi-libre.

4.9. Pion isolé, arriéré et pions doublés.

Les pions isolés, arriérés et doublés constituent des faiblesses de taille dans une structure de pions.

La force des pions liés Blancs: roi en c2, pions en d4, e4, f4, g3 et h2. Noirs: roi en a7, pions en a5, a5, c7, d6, g7 et h6.

Dans cette position, bien que les noirs aient un pion de plus, un bon joueur est assuré de gagner avec les blancs. Pourquoi ? Parce que la structure de pions des blancs s'avère plus solide que celle des noirs.

Un pion isolé est un pion qui ne peut plus être soutenu par un pion de son camp. Les pions a6, a5 et e6 sont isolés. Pour éviter les pions isolés il faut, en cas de prises, essayer de conserver une structure de pions liés ou potentiellement liés.

Un pion arriéré est un pion pouvant être encore lié, mais qui ne peut plus être soutenu par un pion de son camp (soit définitivement, soit provisoirement) ; il devient donc une proie facile pour les pièces adverses.

Outre les pions isolés (qui sont toujours arriérés), les pions d4, g7 et h2 sont arriérés. Pour éviter les pions arriérés bloqués (comme le pion d4), il faut essayer d'avancer prioritairement les pions des colonnes ouvertes ou semi-ouvertes.

Des pions doublés (ou triplés) sont des pions de même couleur situés dans une même colonne (souvent juste l'un derrière l'autre, mais pas forcément). Les pions noirs a6 et a5 sont doublés. Non seulement ils ne se protègent plus, mais l'un empêche l'autre d'avancer. Pour éviter les pions doublés, il faut parfois prendre avec une pièce plutôt qu'avec un pion.

Tous ces pions, appelés « pions faibles », non seulement désorganisent le squelette de pions (et donc la structure globale), mais sont, en plus, des cibles privilégiées pour les pièces de l'autre camp.

Ces failles sont à éviter dans son camp et à créer dans l'autre. Elles sont toujours à repérer ; tantôt pour les exploiter, tantôt pour y remédier. Puisqu'elles constituent des faiblesses relativement stables et difficiles à effacer, elles révèlent la structure à laquelle pourrait ressemblent l'échiquier en fin de partie, et permettent donc d'anticiper la suite et d'élaborer des plans.

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© Colas Ricard et Normand Lamoureux, 2003–2006. Sous licence CC.
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À jour le 10 novembre 2007.